Histoire des terrasses en  pierres sèches en Cévennes

Les faïsses, murs en pierres sèches  de Bayssac

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Les terrasses, faïsses, traversiers, accols ou bancels : ce sont les noms que l’on donne en Cévennes à la fois aux murs des terrasses et aux bandes de terres qu'ils soutiennent.

Il est possible qu'en premier lieu ils désignaient les murs, par exemple des "murs traversiers" et que ce n'est que par métonymie qu'ils en sont venu à prendre le sens de terrasse soutenue par un mur.
Certains érudits contestent ainsi l’exactitude de ces termes qui sont pourtant présentés comme les grands termes vernaculaires indispensables pour décrire l’architecture cévenoles en terrasses. 

Ces débats ne changent pas l’importance majeure de l’aménagement des pentes en terrasses

dans le paysage cévenol .

 

 L'aménagement des terrasses de culture en Cévennes

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Autour des habitations s'organisent les terrasses, appelées localement  "bancels ” ou « faïsses » ou « accols » ou « traversiers », édifiées pour les cultures, les  potagers, les prairies, le tout entouré de la châtaigneraie.

Dans notre vallée se sont des faïsses. Compte tenu des contraintes relief, les terrasses de culture sont situées le plus près possible des habitations pour éviter les longs déplacements. Les murs délimitant les terrasses suivent les courbes de niveaux. Le caractère de la pente détermine la hauteur et la largeur des planches. Plus la pente est forte et plus les terrasses sont étroites et les murs élevés.
 

Ces murs de soutènement des terrasses sont construits en pierres sèches, c'est à dire sans utilisation de liant.  La pierre est d'extraction locale. Les différences de formes et de couleurs résultent de la nature géologique de la roche mère. Le mur résulte très souvent du défonçage et de l'épierrement du sol.

 

Ces murs  développent un microclimat favorable en restituant la nuit la chaleur emmagasinée par la pierre durant la journée. Dans les murets, les pierres sont agencées avec le feuilletage horizontal. D’autres ont un couronnement en clavade (pierres posées de chant) que l’on peut voir sur le chemin du bassin face aux petites tombes ou sur le magnifique mur de la terrasse sous le premier « tancat ».  Cette disposition favorise la résistance du muret notamment au gel et à l’éclatement des pierres qu'il provoque.

Notre "olivette" en terrasse  

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Si les principes de construction sont les mêmes d'un endroit à l'autre (joints croisés, etc.), l'appareillage des murs de pierre sèche connaît une grande diversité en fonction de la manière dont les roches utilisées se délitent ou se débitent. Ainsi les moellons de calcaire sont souvent de forme parallélépipédique, alors que ceux du schiste se présentent sous forme d'éléments allongés, en plaquettes plus ou moins épaisses avec des pointes irrégulières.

 

Dans tous les cas, pour permettre au mur une bonne tenue dans le temps, on établit à son faîte une arase, constituée de grosses pierres posées à plat, en clavade (verticale) ou en épi. Le mur de soutènement agit comme un mur-poids. Quel que soit le matériel employé, le bâtisseur cherchait à réduire les vides entre les pierres. En effet, plus les surfaces de contact sont grandes entre les pierres, plus le frottement est capable d'assurer la tenue de l'ensemble. Les murs de soutènement comprennent généralement un seul parement sur la face externe du mur. Pourtant, dans des zones très pierreuses et moins déclives, on trouve des murs  très larges à double parement, qui ont une fonction de stockage des pierres, des clapas(tas de pierres ) sophistiqués en quelque sorte. Il existe un clapas à côté des pièges à loup.

 

Les circulations à travers les ensembles de terrasses se font par des escaliers et plus rarement par des rampes inclinées. Dans les terroirs aménagés sur pentes escarpées, les escaliers prédominent Ils étaient adaptés à des cheminements à pied avec port d'un fardeau.

 Parfois les volées se succèdent régulièrement de la terrasse la plus basse à la plus élevée. Le type le plus courant est l'escalier rentrant, inclus dans l'épaisseur du mur, qui a l'avantage de ne pas empiéter sur le sol cultivable, mais on trouve aussi des escaliers saillants ou d'autres situés dans le sens de la plus grande pente.

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La technique de la construction d'escaliers saillants, avec encorbellement des marches dans le mur est très ingénieuse.

Ces divers types d'emmarchements sont bien adaptés à l'homme et à l'exiguïté des parcelles cultivées ; ces accès sont pénibles à  gravir, mais ils permettent d'éviter les longs détours des chemins d'accès qui serpentent le long des versants pentus en évitant les affleurements rocheux.

 

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 Certaines terrasses, dites en ressaut ou en lunettes, entourent la base d'un arbre, le plus souvent un châtaignier ou un olivier; c'était un moyen de préserver les racines de l'arbre d'un déchaussement par l'érosion, mais cela constituait aussi un réceptacle pour les feuilles et branchages qui s'y déposaient et dont la décomposition créait un compost facilitant la croissance de l'arbre. On peut en remarquer toute une série sur le chemin après la falaise.

Pendant des siècles, l'art de bâtir en pierres sans utiliser de liant a été largement répandu parmi la population des Cévennes. Le paysan cévenol était tout à fait polyvalent, puisque pour aménager une parcelle de terre, il devait assurer tout à la fois les travaux d'effondrement du rocher, d'épierrement, de soutènement à pierre sèche et de plantation.

 

On sait également que depuis le début du XVIII ème siècle, des artisans se sont spécialisés dans ces techniques. Ce n'est en effet qu'à partir de cette époque que les actes notariés et notamment les baux "à prix faits", ou baux à ferme, qui ont été analysés par P. BLANCHEMANCHE (1986), font apparaître une spécialisation particulière et le recours des propriétaires de terrains à des professionnels pour construire des ouvrages en pierre sèche ou en réparer.


Dans certains cas, lorsqu'il était nécessaire de disposer de murs très drainant, les cévenols ont construit en mettant la pierre sur la tranche ou en délit. Cette technique porte le nom de clavade. Elle est appliquée surtout pour des murs de schiste barrant un valat ou longeant un cours d'eau. Pour certains spécialistes, les clavades sont à considérer comme l'une des pratiques les plus abouties de l'art de la pierre sèche dans les Cévennes.

 L'origine et évolution des terrasses en Cévennes

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Les terroirs cévenols ont commencé à être façonnés bien avant le XVIII siècle, avec des périodes plus actives liées à des croissances démographiques et/ou à l'apparition de nouvelles cultures. Mais il est difficile de dire à quelles dates ont été réalisés les premiers aménagements  de versants avec construction de terrasses en pierre sèche et aménagements hydrauliques. Cela  reste une question controversée, même si certains, peu au fait de l'histoire économique rurale, parlent à tort de "terrasses millénaires"…

 

 Les Cévennes n'ont été cultivées et exploitées à une grande échelle qu'après le Moyen Âge. On retient  comme probable l'hypothèse du XVI ème siècle comme étant celui des premiers travaux d'aménagement systématique des terrains inclinés.

 

  La rapide augmentation de population à cette époque, tout au moins dans le Languedoc et les régions limitrophes s'est accompagnée de défrichements et d'une remise en culture de terres abandonnées que l’on retrouve dans des écrits, notariaux notamment, qui démontrent que l'on a construit des terrasses et réalisé des aménagements.

Un petit pont cévenol en schiste sur la "voie royale " qui  traverse Bayssac.

Il a vu passer les dragons de Louis XIV  en garnison à Mandajors...

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 D'après D. TRAVIER(1999), deux époques ont vu un travail plus intense :

  • la première, de 1520 à 1620 correspond à une forte expansion de la châtaigneraie
  •  la seconde, au XVIIIème siècle, correspond au développement de la culture du mûrier.

 Après une période plus calme en matière de travaux de terrassement le XVIII ème siècle est celui du développement de la sériciculture et du ré aménagement rationnel et systématique des coteaux.

 Ce qui n'avait été que tâtonnements, échecs et réparations successives devient une technique assez maîtrisée. La démographie croissante, l'introduction du mûrier qui produit et rapporte assez vite, l'extension des défrichements à la fin de ce siècle sont autant de facteurs qui  feront que des terres jusque là réputées inaccessibles ou vouées au domaine de "l'inculte" feront  l'objet d'un travail intensif.

Cela se poursuivra d'ailleurs au cours de la première moitié du XIXème siècle lors du partage des biens communaux.

 

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Les spécialistes pensent, et cela est facile à imaginer, que les sites les plus difficiles, dans les endroits les plus pentus, nécessitant les soutènements les plus hauts, ont été réalisés en dernier. Cette période correspond à la fin des grandes plantations de mûriers et aux derniers défrichements pour l'agrandissement de la châtaigneraie.

Si l'on étudie l'histoire sur le long terme, on réalise que cette hémorragie de population n'est pas la première connue par les Cévennes.  

 

L'histoire est marquée de flux et de reflux de population Les Cévennes ont connu à plusieurs reprises dans l'histoire des périodes de valorisation intensive et de déprise. L'abandon des parcelles aménagées en terrasses que l'on constate assez généralement  aujourd'hui, n'est pas le premier.

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 Dans l’agriculture cévenole à chaque période de reprise démo-graphique, le patrimoine existant est réutilisé et remanié. Les terrasses que nous voyons actuellement en Cévennes datent, pour la plupart d'entre elles, des XVIII et XIX siècles. L'essentiel de ce travail d'aménagement de versants s'est fait aux  temps modernes sous la pression démographique. tout le travail se fait à bras d'homme.

 

Elle nécessite une main d'œuvre abondante pour effectuer de gros travaux de terrassement et de soutènement. Elle se développe sur des terroirs marginaux et écologiquement fragiles. Les facteurs démographiques, climatiques et  économiques, ont donc influé fortement la mise en valeur agricole des terroirs.

 

    Certaines des terrasses les plus récentes résultent  probablement de remaniements d'ouvrages antérieurs. On a retrouvé des baux "à prix fait" ou "à attufiguer" qui décrivent des travaux de remodelage des terrasses, en fonction notamment de nouvelles conditions économiques : on y voit décrit en 1623 à Saint André de Majencoules, l’obligation de « rompre le rocher plus creuser et augmenter la cunabière (parcelle cultivée en chanvre), hoster une muraille pourrie qui est dans la dite pièce (…) et jeter le clap dans le valat ».

 
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  Un autre exemple intéressant de remaniement est fourni par un bail datant de 1744. Il montre  qu'en même temps qu'il construit sa maison ou qu'il agrandit ce qui n'était jusqu'alors qu'une clède, le cévenol remanie les terres cultivables à proximité de Peyregrosse . Il confie à un maître-maçon  le soin " d'agrandir l'anglade (coin de terre rocheux et inculte) qui est au dessous ; il fera les murailles nécessaires de l'épaisseur et hauteur convenables et rompra tous les rochers… de démolir deux murailles qui sont au pied de l'anglade jusqu'à la rivière et d'en construire une autre en pierre sèche double capable de soutenir tout le terrain de dessus…"

 

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 De très nombreux remaniements des versants se sont succédés au cours des siècles.

En 1699, un certain Jacques Blanc , maçon à Saint-Julien-du-Tournel se voit confier par Sieur Simon AUGIER des travaux de reprise d'anciens traversiers

 Les travaux consistent à faire " 117 cannes et demy de murailhes scavoir nonante huit cannes du costé du couchant de la dite pièce ou il y a une petite maison et barres de labeur en bancelz ruinés et pour rompre la terre du dessus des dites murailhes et barres en bancelz et y planter de vigne le long des dites murailhes… "

En 1827, à Valleraugue, un habitant est tenu de transformer une châtaigneraie en pré-mûriers, destiné à être irrigué. Pour cela, il doit rehausser ou déplacer des murailles pour rendre la planche plus horizontale et faire des ouvrages d'hydrauliques.

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 Une des causes majeures de ces remaniements est la transformation de châtaigneraies en plantation de mûriers. Des sources attestent que les premières plantations de mûriers en Cévennes pour la production de la soie datent du XIII ème siècle, le mouvement a commencé à prendre de l'ampleur avec les premières primes à la plantation à l'époque de COLBERT.

Mais, c'est une catastrophe naturelle, la forte gelée de 1709 qui a fortement endommagé la châtaigneraie et les plantations d'oliviers, qui constitue le déclencheur d'un engouement pour cette culture.  

 

Châtaigniers et oliviers sont lents à produire et on les remplace par le mûrier. Partout on substitue "l'arbre d'or", le mûrier, à "l'arbre à pain", le châtaignier, principale ressource alimentaire des Cévennes. On utilise les terrasses autrefois occupées par le châtaignier et dans une moindre mesure l'olivier et on en aménage de nouvelles. Un proverbe ne dit-il pas " olivier de ton aïeul, châtaignier de ton père, mûrier et vigne de toi-même ".

 

Là où le terrain est particulièrement aride et escarpé, on n'hésite pas à "percer le roc pour faire venir les mûriers". C'est à cette époque que l'on voit apparaître les premiers artisans spécialistes de la construction d'ouvrages en pierre sèche.

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La sériciculture apporte la prospérité aux Cévennes jusque là réputées région déshéritée et ingrate. La production de soie atteint son apogée durant le XIX ème siècle. On parle de l'âge d'or des Cévennes ... architecture-terrasses-schiste-cevennes

Un de nos chantiers de remise en valeur des terrasses.

 

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  Dans son livre « Augustine Rouvière cévenole » , celle-ci explique qu’il fallait une quarantaine de mûriers pour nourror une once de vers à soie soit la quantité élevée par une seule famille de quatre personnes à la fin du XIX à Saint Etienne Vallée Française.
Un grand mas comme Bayssac devait avoir de nombreux mûriers il en reste un vivant près de la grande roubine et un mort près du trencats.  Les aménagements les plus récents ont pu être crées pour cet arbre ?

 

 Un gentilhomme cévenol, le Sieur de CABIRON, déplore l'engouement pour le mûrier : " Il sembla un moment que cet arbre n'avait été transplanté dans ce pays que pour en faire disparaître toutes les espèces " (in P. B LANCHEMANCHE, 1986).

Parmi les autres facteurs qui ont facilité la construction de terrasses à l'époque moderne, on peut citer:

o  les encouragements royaux à défricher en Languedoc durant le XVIII ème siècle
o  le partage des communaux  au début du XIX ème
o  les progrès technologiques. On sait maintenant que les progrès tant de l'outillage d'extraction et de taille que des instruments aratoires ont facilité, conjointement avec l'usage généralisé de la poudre à canon, le dégagement des énormes quantités de pierre nécessaires à l'élaboration des terrasses de culture

 

Dans les Cévennes gardoises on se mit à "dérocher" frénétiquement au XVIII ème siècle  pour planter des mûriers.

  En 1776, un agriculteur cévenol anonyme, écrit que " dans les paroisses de  Sumène, de Valleraugue, de St André, de St Martin, de Peyrolles, de St Jean de Gardonnenque on pétarde, on brise le rocher, on déchire, on pulvérise le tuf ". 

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Il est à noter que jusque là, dans cette région connue pour ses soulèvements, la poudre n'était pas accessible à tous les paysans, certains devaient se contenter des moyens plus traditionnels c’est à dire de fendre et d'éclater le rocher en y allumant un grand feu de broussailles pour ensuite en arroser la surface d'eau froide.

Que cultivait-on sur ces terrasses :

Un témoignage de 1702:

« Depuis la Blaquière jusque au-dessus de Mandajors,le pays est très montueux, les bas y sont très bien cultivés. Il y a quelques prés  et quelques terres labourables ainsi que quelques vignobles passables. On y remarque sur tout une grande quantité de mûriers, quelques oliviers & des châtaigniers sur les coteaux ; mais ces derniers en général n'y sont pas d'une belle venue à cause de la mauvaise qualité du terrain qui est tout sur  des roches presque à découvert et pour l'ordinaire d'une nature schisteuse. Le haut des montagnes qui sont ici fort hautes est presque inculte & sert de pâturages. »
Les mûriers ont disparus de Bayssac à l’exception d’un seul, où étaient-ils plantés ?

 

Le système des terrasses: un aménagemnt cohérent des versants

 Habitat, terrasses de culture, aménagements hydrauliques constituent des systèmes complexes dont il est intéressant de comprendre le fonctionnement. Il y a en Cévennes une véritable interdépendance entre  l'habitat, l'espace cultivé et la maîtrise de l'eau.

Les chemins de terre et chemins d’eau

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Pour construire les chemins et accès, les anciens n’hésitaient pas à tailler dans les rochers avec une marteline. Les traces de cet instrument s’observent localement le long des routes, de certains sentiers et le long des canaux qui servaient à acheminer l’eau, les béals. Pour ces derniers, on devait respecter une pente ne dépassant pas 1%.

.Ainsi, lorsque qu’il y avait du rocher, il fallait le tailler en creusant et lorsqu’il y avait la terre, la construction d’un muret de soutènement s’imposait pour la retenir.

 

De nombreuses traces de marteline sur le chemin descendant à la rivière et sur la faïsse près des cognassiers. Les restes d'un béal creusé au même endroit semblent encore visibles près du premier trincat.

 Les aménagements hydrauliques

En agriculture, la domestication de l'eau n'est que rarement une affaire individuelle, mais elle le devient encore moins dans une agriculture de pente, parce que rien n'est plus fragile et sensible, et donc imprévisible, que le réseau hydrographique d'un terroir montagneux. L'eau est redoutée pendant les périodes de pluies abondantes ou lors d'orages violents, mais c'est aussi une richesse convoitée pendant les mois les plus secs de l'année. Cela explique les systèmes de dérivation des eaux très élaborés, qui peuvent parfois dérouter par leur complexité. Il n'est pas rare en Cévennes de voir l'eau se diriger dans des directions opposées à différentes époques de l'année et sur une même parcelle. Irrigation et drainage sont étroitement imbriqués dans le cas d'un champ incliné.

 


L'agriculteur se trouve très souvent face à un milieu fort hétérogène, en raison de la topo-graphie, mais il est amené à traiter de trois matériaux : la terre, l'eau et la pierre. Sur le plan technologique, ces travaux ne demandent pas seulement de la force, une débauche d'énergie et  de main d'œuvre, mais ils font aussi appel à des principes assez élaborés de maîtrise du réseau hydrographique, de soutènement des terres, de résistance des barrages à la poussée des terres et des eaux. Ils réclament par ailleurs un savoir d'appréciation du milieu naturel, afin de pouvoir le transformer en utilisant au mieux la configuration du terrain.

 


murs schiste Bayssac en Cévennes 

En matière de drainage et d'irrigation, les préoccupations de l'agriculteur sont de deux ordres : il doit

- d'abord canaliser et évacuer les eaux de pluie hors de la parcelle pour éviter qu'elles entraînent la terre en dévalant la pente, ou encore préserver les terres en bordure des torrents ou des ravines, particulièrement en période de crue ; - ensuite, il doit amener les eaux de source, de rivière ou de torrent sur la parcelle, en la stockant éventuellement, pour les besoins de l'irrigation.

Il s'agit de deux objectifs de fonction différente, mais formant évidemment un tout.  

Aux aiguiers, fossés destinés à collecter les eaux au-dessus des secteurs aménagés pour les évacuer vers les ruisseaux sont associées les tranchats, rigoles plus ou moins profondes tracées au pied de chaque murette. Cela ne suffit pas. Il faut murailler les fossés descendants, empierrer leur lit et corriger la pente. On modifie le profil en long du valat qui descend du haut du versant en construisant des petits barrages, les paissières. L'essentiel est que la rapidité des eaux soit diminuée et qu'éventuellement celles-ci puissent être dérivées vers une ou plusieurs parcelles pour l'irrigation.

 

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Drainage et irrigation dépendent de réseaux totalement séparés, dont on peut dire que les eaux ne se mélangent jamais et qu'ils exigent chacun des modalités particulières de construction et d'entretien. La construction d'un réseau d'irrigation nécessite trois opérations distinctes. Il convient tout d'abord de capter l'eau à l'aide d'une prise aménagée au bord d'un valat ou d'une rivière (en établissant une paissière) ; elle sera plus ou moins importante selon la longueur du canal à alimenter et donc la superficie à irriguer.

Il faut ensuite transporter l'eau dans un canal ou béal principal sur le lieu où celle-ci sera utilisée.Enfin, il reste à collecter les eaux dans un bassin, "gourgue", réservoir couvert ou découvert.

 Mais il existe aussi un ingénieux système d'utilisation des effets dynamiques de l'eau pour prévenir l'érosion. Il s'agit de construire en travers d'un ravin, en commençant par le bas,toute une série de barrages en pierre sèche, appelés localement rascasses ou tancats, pour filtrer les eaux lors d'orages ou de fortes pluies et retenir la terre charriée Cela permet de constituer progressivement en amont de chaque retenue un sol arable.

Formation caractéristique 

 J.A. C HAPTAL(1799) décrit ainsi ce système dans son mémoire sur la fertilisation des terres de montagne :

" Par suite de ce procédé ingénieux se forment, s'élèvent des atterrissements qui changent le ravin en diverses couches de bonne terre, disposées par échelons dans la cavité du ravin lui-même. Alors les eaux coulent sur des plans unis ; elles ne se précipitent plus en torrents dévastateurs, du haut des montagnes dans les plaines ".

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Pour construire les chemins et accès, les anciens n’hésitaient pas à tailler dans les rochers avec une marteline. Les traces de cet instrument s’observent localement le long des routes, de certains sentiers et le long des canaux qui servaient à acheminer l’eau, les béals. Pour ces derniers, on devait respecter une pente ne dépassant pas 1%.

Les agriculteurs cévenols avaient compris que l'eau est un puissant agent d'érosion, qu'il faut maîtriser le plus parfaitement possible, mais que c'est également u moyen de transport non moins efficace, qu'il convient de mettre à profit pour déposer des limons, les recueillir et les réutiliser ensuite .

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On peut cite, pour illustrer ces aménagements de valats, un bail à prix-fait de 1760 très significatif, qui définit les travaux que doivent être effectués  notamment construire trois clavades en pierre sèche pour la plantation de 15 mûriers .
  En fait, l'un des moyens pour combattre l'érosion a été de l'utiliser pour modifier le profil en long des valats ou des ravins jusqu'à leur remodelage total : en soi, le fait est déjà révélateur d'une perception assez aiguë du milieu naturel et de son réseau hydrographique en particulier.
Il est assez moins surprenant  que l'homme ait utilisé l'eau de façon si rationnelle à une époque où, avec l'énergie animale, l'énergie hydraulique était très développée.

 

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La gestion de l'eau se pratique au niveau de l'exploitation, certes, mais aussi au niveau de l'ensemble d'un versant. Des travaux ont bien montré comment l'aménagement d'un versant, même s'il n'a pas été pensé d'un seul bloc, possède une cohérence globale de fonctionnement : placement des prises d'eau sur les ruisseaux, itinéraires d'évacuation des eaux pluviales, creusement des galeries pour la collecte des eaux ou "mines d'eau", etc. Pourtant l'aménagement en question a été mis en place dans le cadre d'une propriété foncière relativement dispersée. 

 


 

 CONCLUSION


La datation des premiers aménagements des versants cévenols est difficile à effectuer dans l'état actuel des connaissances et reste un sujet de controverses.

 

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Une autre question méritant d'être éclaircie est l'hypothèse d'un apport des techniques hydrauliques sophistiquées par les arabes. Des archéologues médiévistes, ont été intrigués par la similitude des aménagements des terrasses irriguées de Majorque et ceux existant dans la péninsule Arabique, en particulier au Yémen. Ils ont émis l'hypothèse que les arabes auraient exporté leur savoir-faire en matière d'hydraulique lors de leur conquête de l'archipel des Baléares et de l'Espagne et que ces techniques se seraient répandues largement sur la rive nord de la Méditerranée.

Les traités des agronomes andalous des XI ème et XIIème décrivent des aménagements hydrauliques, qui correspondent à une véritable "révolution agricole", et vont permettre une utilisation beaucoup plus diversifiée et intensive des sols. Pourtant l'ouvrage le plus complet, le Livre de l'agriculture d'IBNAL-'AWWÂM(édition 2000), largement consacré aux cultures arbustives méditerranéennes, s'il mentionne des travaux d'hydrauliques, ne décrit pas le système d'aménagement de terrasses. Cette absence de description des terrasses est utilisé comme argument en faveur d'une élaboration plus récente des aménagements de terrasses en Cévennes.

Ce point mériterait d'être précisé.  La question reste donc posée…

 L'ABANDON DES TERRASSES

  Les terrasses sont en abandon quasi total depuis fin XIX.  Leur existence est due à la pression démographique et la population a diminuée de 80% depuis début XIX. La déprise agricole, et la forte diminution de la population, remontent à la fin du XIX. et à la  première moitié du XX.

Il existe un lien évident entre aménagements de versants en terrasses et fortes densité de population, en Cévennes, en France, mais aussi dans bien d'autres régions du monde. On a, par exemple,  observé cette corrélation en analysant les terrasses du Mexique et de la Cordillère des Andes.

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Que la population vienne à se réduire et le terroir utilisé se rétracte comme peau de chagrin. L'exode a commencé dès le début du XIX siècle, mais qu'il a été caché par l'excédent des naissances sur les décès. C'est en fait le déclin de l'activité séricicole qui a provoqué le mouvement.

 

Dans un premier temps, à partir de 1845-1850, l'épidémie de la pébrine, cette maladie qui attaque les vers à leur première mue, a ravagé la sériciculture. À peine Louis PASTEUR et Jean-Baptiste DUMAS avaient-ils trouvé la parade que la concurrence des soieries orientales, favorisée par l'ouverture en 1869 du canal de Suez, est venue frapper à nouveau ce secteur d'activité.

Dans le même temps, la maladie de l'encre a fait son apparition dans les châtaigneraies et les propriétaires ont vendu plus massivement leurs arbres aux usines de tanins.
Exemple de l'ampleur du mouvement la commune de Moissac-Vallée-Française, perd d'après le cadastre de 1913 un tiers des surfaces de châtaigneraie existant en1834.

Le développement des voies de communication, route et rail, permet aux cévenols de venir travailler dans les bassins industriels à partir de 1850. Ils partent notamment vers  le bassin houiller d'Alès - La Grand-Combe – Bessèges, même si les cévenols ne fournissent pas la majorité des ouvriers.

 

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Notre "olivette", la même que plus haut mais quelques mois plus tôt, sortant difficilement de son abandon. 

 

 Enfin, la guerre de 1914-1918 et la grippe espagnole font des ravages dans la population, ici comme partout ailleurs. De 1911 à 1921, la population diminue de 16 %

.L'économie agricole des Cévennes s'effondre encore plus avec la chute des prix agricoles.

La Seconde Guerre mondiale, même si elle a un impact moins catastrophique que la première, contribue elle aussi à vider les Cévennes. Le vieillissement de la population et l'exode des campagnes se poursuivra jusque dans la décennie 1970

 C'est au recensement de la population de1980, que l'on voit pour la première fois une stabilisation, voire une très légère remontée de population dans certains cantons.

Au final, certains secteurs des Cévennes ont perdu jusqu'à 80 % de leur population par rapport au début du XIX

 

C'est à partir de cette époque, après une forte crise d'érosion, que l'on assiste peu à peu à une fermeture des  paysages par reforestation, soit spontanée, soit artificielle avec, ici, le semis malheureux de pins maritimes pour le boisage des mines.

 En un siècle, la surface de la forêt a doublée pour couvrir actuellement 35 % du territoire cévenol (près de un million d'hectares), alors que la moyenne nationale s'élève à 26% ; elle a augmenté de 6 % entre 1988 et 1994 et progresse désormais chaque année de 1,5 %.

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  Colonisées par la forêt, les anciennes terrasses de culture n'ont plus de rôle à tenir pour  maîtriser les eaux et maintenir les sols. Sauf intervention de l'homme, la dynamique des versants les condamne à une plus ou moins  lente, mais en tout  cas inéluctable, disparition.

 

 Conséquences de la déprise rurale sur les aménagements de versants

 Les ouvrages en pierre sèche et autres aménagements de versants nécessitent une maintenance régulière. Elle consiste à entretenir les murailles, les fossés d'écoulement (aiguiers, tranchats) et les rigoles d'irrigation ; il y a des travaux annuels, qui s'effectuent en général au cours de l'hiver et les grosses réparations occasionnelles qu'il faut engager à la suite de pluies torrentielles. Il n'est pas étonnant que l'abandon des terrasses, suite au dernier exode rural des XIX-XX siècles, ait entraîné une forte détérioration des ouvrages. 

 Que deviennent ces versants aménagés une fois abandonnés ? Certains auteurs ont beaucoup travaillé sur la question du comportement des terroirs de terrasses délaissés. Les versants aménagés en terrasses, du fait de leur caractère anthropique, constituent des ensembles fragiles. On assiste à la poussée de la friche et à une fermeture progressive des milieux, allant jusqu'au reboisement total de l'espace. La reprise en herbe est efficace pour lutter contre l'érosion ; elle prépare l'envahissement par les formations arbustives, puis par la forêt.

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Coupe de pins à Bayssac...

 

 

Mais la végétation qui colonise les terrasses abandonnées est extrêmement pyrophyte. L'embroussaillement est un facteur important de propagation des incendies, alors que la terrasse cultivée est un excellent pare-feu.

On distingue deux types d'évolution des paysages de terrasses abandonnés.
- Dans certains cas, les versants conservent toute leur cohésion : les murs de soutènement et faïsses sont "fossilisés". Ce phénomène s'observe soit sur des pentes relativement fortes, à affleurements rocheux, lorsque les murettes sont solidement ancrées sur la roche, soit sur des pentes faibles où l'évolution liée à l'abandon n'exerce que des effets limités.

- Dans d'autres cas, de loin les plus fréquents, le passage d'animaux et des phénomènes d'érosion hydrique conduisent à la destruction du système de terrasses (effondrement des murs et mobilisation des sols).

La dégradation des ouvrages de pierre sèche avec reforestation

 Les travaux de reboisement systématiques entrepris à la fin du XIXème siècle et les constructions d'ouvrages de restauration du XX ont entraîné une couverture arborée très importante.

 La reforestation, tant naturelle que volontaire, pose un sérieux problème quant à la préservation du patrimoine de pierre sèche. Les arbres endommagent les ouvrages par l'insertion de leurs racines dans les murs.

 L'exploitation du bois devient également problématique. Comment effectuer la vidange des peuplements arrivés à maturité ? Comment valoriser le bois sans détruire les ouvrages en pierre sèche situés en dessous ?

Par ailleurs, la prolifération de la faune sauvage, et notamment des sangliers, accentue la dégradation des murettes. Les sangliers retournent souvent les pierres de faîtage pour y trouver de la nourriture, notamment des vers. Une fois que le mur n'est plus protégé par ces pierres de couronnement, il s'en trouve fragilisé et se dégrade rapidement

 

Cependant, si la reforestation constitue aujourd'hui un problème pour la conservation des  ouvrages en pierre sèche, il faut bien convenir que les déforestations des siècles  passés ont été également très nocives, au point que l'activité agricole a été montrée du doigt. En effet, pendant longtemps les agriculteurs ont pratiqué les essartages,  décrit dès le XIX en insistant sur leur impact en matière d'érosion : " Quelques paysans font sur les rampes des montagnes des défrichements qu'ils nomment issarts, pour cela ils  brûlent une étendue plus ou moins considérable de bruyère, cette opération terminée,  ils bêchent la terre et l'ensemencent. Ils ont ordinairement une assez bonne récolte mais quelques mois après, les pluies d'automne entraînent le terrain, de manière qu'il ne reste plus que le roc. Pour le produit d'une année ils perdent un sol où ils auraient pu faire une plantation de châtaigniers ".

 

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 En Cévennes, Georges FABRE (1844-1911) est célèbre pour les reboisements qu'il a effectués sur le massif de l'Aigoual, en application des lois prescrivant le reboisement pour lutter contre l'érosion. 
 Certaines activités économiques autres que l'agriculture comme la fabrication de charbon de bois ont entraîné des déforestations bien plus importantes que l'agriculture sur brûlis, à laquelle elle était du reste parfois associée, le charbonnier plantant du grain sur les zones qu'il venait de déboiser. Les besoins de la métallurgie (forges et martinets), du  bâtiment, de la construction navale, de la verrerie  et des mines ont également eu pour conséquence  des défrichements, même si les techniques et les modalités de ceux-ci étaient divers.

 

Si les géographes se sont beaucoup intéressés aux Cévennes, ils n'en demeure pas moins de nombreuses lacunes dans la connaissance de ces aménagements de versants, pourtant si emblématiques de cette région. Il manque pour  les Cévennes gardoise et lozériennes, une étude du type de celle réalisée par J.F. BLANC (1984) pour le département de l'Ardèche.

 Il serait souhaitable d'établir une cartographie des terrasses cévenoles.Où sont-elles présentes, et où sont-elles absentes ? Quels sont notamment les critères qui rendent les aménagements en terrasses inutiles ?

Quel avenir pour ces terrasses cévenoles?

Le développemnt de l'agriculture bio, la recherche de produits issus de circuits courts suffiront-ils à  sauver peut être une partie de ces milliers de kilomètres d'ouvrages estimés à plus de deux fois la longueur de la muraille de Chine?

 


Quel avenir pour ces terrasses cévenoles?

Le développement de l'agriculture bio, la recherche de produits issus de circuits courts suffiront-ils à  sauver peut être une partie de ces milliers de kilomètres d'ouvrages estimés à plus de deux fois la longueur de la muraille de Chine?

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           A suivre: Visite de notre châtaigneraie